Nous laisserons la conclusion à Emilie, fille de Léon Ganster, alors agée de 15 ans, qui, de son école de Chaumont, adresse à sa maman les sentiments qui l' agitent en ce jour d' amère victoire.

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« Le 12 novembre 1918,

Ma petite maman bien-aimée,

Un pâle soleil s'est levé hier parmi la neige mouvante des nuages. Je dis qu'il était pâle, et pourtant, n'était-ce pas le plus brillant qui ait apparu depuis bientôt cinq ans ? Le soleil de novembre éclairait un beau jour de gloire, le jour que depuis longtemps nous avions rêvé. Les chauds et vivifiants rayons ont inondé le monde entier de joie et d'allégresse. Cette joie nous fut révélée par la cloche du lycée. Ce ne fut plus le glas de la mobilisation, ni le tintement mêlé au long et sinistre miaulement des sirènes qui nous appelaient à chercher un refuge dans les caves au moment des alertes, mais ce fut un long et gai carillon qui nous rappela que nous vivions un moment si solennel, nous invitant à nous recueillir. Cette cloche a plongé bien des familles dans une joie délirante car c'était le signal de la délivrance tant demandée de leurs chers prisonniers ou de leurs chers poilus. Mais elle en a plongé bien d'autres dans une incommensurable tristesse car beaucoup attendront en vain le retour de leurs bien chers disparus. Moi en particulier, je fus hier bien peinée car la pensée de mon héroïque papa m'a suivie partout. Lui qui fut enlevé si jeune et si fort laissant derrière lui une jeune tige si frêle n'ayant plus que comme tuteur une pauvre maman si affligée.

Lui, mon papa, avec ses frères, héros obscurs dont les noms ne seront jamais écris sur les feuillets du livre d'or, ont du tressaillir dans leurs tombeaux à la nouvelle de cette suspension d'armes. Leurs morts sont vengées !! et nous devons être fiers d'eux car eux ont été fiers de faire de leurs corps une barrière infranchissable, un solide rempart contre lequel venaient se heurter les terribles engins boches. Eux n'ont pas faibli, et bien nous, à notre tour, il faut avoir assez de courage pour ne pas faiblir et contenir la peine, le chagrin qui nous étreint. Oui, un puissant chagrin s'était emparé de moi, mais après avoir réfléchi et médité, je retrouvai de la gaîté car j'ai un grand et bon frère que nous allons retrouver sain et sauf.

Ce cauchemar, ce mot prononcé par tous, la "guerre", on ne l'entendra donc plus. Cette hantise qui faisait saigner le coeur de tant de mères, d'épouses, de soeurs, de fiancées, est donc disparue et ne reparaîtra plus ? O mon Dieu, c'est donc bien vrai, on ne s'entretue plus ? O merci mon Dieu ! Hier à onze heures, avez-vous envoyé une pensée aux derniers soldats qui s'effondrèrent au dernier coup de feu, y avez-vous pensé ? Cette heure fut terrible pour tous. Mais, ô mon Seigneur, vous les mettrez tous dans ce lieu de délices, le Paradis si envié de tous les bons chrétiens. Pour eux, je vous dis sincèrement merci.

Ma petite maman, tu vas, en lisant cette lettre, te demander si je suis folle, mais pardonne-moi, car ne pouvant être auprès de toi pour te confier tout ce que je pense, il faut que je le fasse par lettre.

Au revoir ma petite maman chérie, et accepte mes plus tendres baisers. »