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14 août 2014, le jour qui se lève gris et humide, une gare à la silhouette familière légèrement entourée de brume et l' envie de faire quelques photos. Oublier le panneau d interdiction, marcher sur le quai désert, traverser la voie et m' asseoir là, sous l' abri des passagers, face au bâtiment abandonné. Un coup d' œil aux alentours, les murs qui se lézardent, les fenêtres qui se fêlent, les herbes sauvages qui gagnent du terrain... Le silence est total, à peine troublé par une voiture, juste à côté, sur le passage à niveau, lui aussi délaissé par son garde-barrières depuis bien longtemps. Je suis assis seul sur ce banc ou j' ai parfois attendu des trains qui ne passeront plus, avec la sensation que quelque chose est différent dans ce paysage pourtant inchangé depuis tant d' années. Les minutes défilent, le caméscope fixe l' instant, il faut refaire le chemin à l' envers, reprendre la route sans avoir pu trouver le détail manquant et pourtant...pourtant ce détail, qui est loin d' en être un, va me sauter aux yeux quelques jours plus tard en comparant mes images avec d' autres plus anciennes. Ce détail il est là, sur la façade, sur le pignon, immanquable, pourtant je l' ai manqué: la vieille gare n' a plus de nom, les grandes lettres rouges ne sont plus là, la voilà devenue vide et anonyme avant de disparaître dans l' oubli.

Oubliée l' activité qui y régnait dans la chaleur du mois d' août 1914, oublié le nom du Chef de Gare qui, tout au long de la guerre, en a fait un lieu essentiel pour le village et le secteur, oubliées les familles qui ont pleuré sur ses quais le départ d' un père, d' un fils, d' un ami...

Anonymes tous ces hommes qui depuis le 2 août y sont montés dans les convois vers le dépôt du régiment avant le front, anonymes ceux qui en sont revenus presque cinq ans plus tard, indemnes mais prisonniers à vie de leurs cauchemars, anonymes ceux qui durant ces années y sont revenus marqués dans leur chair, anonymes ceux qui n' y sont revenus que pour rejoindre le petit cimetière du village, anonymes enfin ceux qui ont disparu à jamais, volatilisés dans l' éclatement d' un obus ou l' explosion d' une mine.

Cent ans après ce conflit qui a bouleversé le monde, leur monde, il est temps de leur redonner la place qu' ils méritent. Un nom, pour certains un visage, ceux qui sont nés à Vignory comme ceux qui y ont simplement vécu en y fondant une famille ou pour y travailler.

Pour exprimer au mieux ce qui me pousse à vouloir redonner vie à ces hommes, il me faut simplement laisser la parole à l' Abbé Eugène Humblot, curé du village , en citant in-extenso l' introduction de l' ouvrage qu' il a consacré en 1919 aux combattants du village(1) : au cours des visites pastorales que j' ai faites dans toutes les familles de ma nouvelle paroisse, à l' occasion de mon installation à la Cure de Vignory, j' ai recueilli de nombreux renseignements sur les chers absents qui avaient quitté leur foyer depuis plus de quatre ans; j' ai appris à connaître ceux qui, en si grand nombre, sont morts pour la France; j' ai été le confident de bien des tristesses que je partage avec ceux qui pleurent.

J' ai eu la pieuse pensée de consigner dans une modeste notice tous les détails qui m'ont été confiés; tous les noms glorieux et les gestes héroïques de nos vaillants soldats de Vignory qui ont travaillé à sauver la Patrie, les uns, hélas! Au prix du sacrifice total de leur vie, les autres aux prix de leurs blessures de guerre ou de leurs longues souffrances physiques et morales. Ces souvenirs douloureux et sanglants ne doivent pas rester dans l' oubli. Ils méritent d' être recueillis avec soin et d' être transmis aux générations futures comme un précieux héritage de gloire légué par les héros de la grande guerre.

Ce sont eux qui m' ont inspiré ces pages; ce sont eux qui les ont préparées en écrivant leur propre histoire sur les champs de bataille et dans tous les hôpitaux ou ils ont souffert. Qu' il me soit permis de dédier à leur mémoire cet opuscule comme le tribut de mon admiration et de ma reconnaissance pour leur bravoure et leur vaillance.

 

Bien que devant être vérifiée, parfois corrigée, étoffée et complétée grâce aux possibilités de recherches actuelles, cette monographie reste la meilleure base sur le sujet, base sur laquelle je me suis principalement appuyé depuis le début de ce travail .

 

 

(1) Livre d' Or des mobilisés de Vignory